Mon sac à dos

This reading was recorded by Alessandro Mistrorigo at Xena – Centro scambi e dinamiche culturali in Padua, Italy, on the 28th of March, 2014, within the Europoems project.

Read by Serge Delaive on 28 March 2014

Mon sac à dos

Sur l’île d’Hydra ce mois de décembre
là où Leonard Cohen composa Suzanne
j’habite une chambre verte ou blanche
ça dépend de la lumière que les nuages
empilés sur l’arête des rochers
filtrent ou retiennent dans leur tamis
avant de la disperser peu à peu
par la fenêtre ouverte sur la cour
où s’abaissent les citronniers
gorgés de fruits déjà mûrs

Sur l’île d’Hydra ce mois de décembre
là où Leonard Cohen composa Suzanne
j’habite une chambre verte ou blanche
ça dépend de la lumière que les nuages
empilés sur l’arête des rochers
filtrent ou retiennent dans leur tamis
avant de la disperser peu à peu
par la fenêtre ouverte sur la cour
où s’abaissent les citronniers
gorgés de fruits déjà mûrs

Ce bon vieux sac cadeau de ma mère
pour mon dix-huitième anniversaire
repose contre une chaise de la chambre
verte ou blanche ça dépend de la lumière
qui émiette sur les murs l’opale et l’ambre

J’observe mon ami de marque Lafuma
(je recommande le fabricant
même si je n’ai pu vérifier
ce que valent ses marchandises
au siècle vingt et un)
sa peau synthétique rouge et grise
avachie nervurée de stries sales
le rabat supérieur déchiré
mais l’armature encore solide
avec sur la poche droite
les écussons écossais et irlandais
– un chardon argenté sur fond noir
un trèfle doré sur fond vert –
que j’y avais cousus en tirant la langue

Quand je m’en irai pour le dernier voyage
je voudrais qu’il m’accompagne encore
c’est qu’il a vécu ce tas de toile
sur cinq continents trente-six pays
il m’a servi d’oreiller de reposoir
il a pris des avions des bus des trains
tuk-tuk, cyclos, rickshaws, taxis
quantité de véhicules
des voiliers des ferries des vedettes
des barques et que sais-je encore
je l’ai porté sur mon dos
à travers les glaciers de Patagonie
dans la savane des hauts plateaux
en plein cœur sanglant de l’Afrique
sur les plages de la mer de Tasman
et les lacets de la sierra cubaine
dans la jungle des mégapoles
et les méandres du Mékong
de Stockholm à Malte
en passant par John O’Groates
Séville ou les Cyclades
de Galice à Istanbul
en passant par l’archipel des Glénan
les Asturies ou les monts Tatras
à travers toute l’Europe
et ses pointes cardinales
il s’est encore perdu dans les soutes
entre Heathrow et le Canada
entre Francfort et Séoul
quand Sandra avait retrouvé
son autre nom Mi-hee
et que nous marchions
sur les volcans éteints de l’île de Jeju
il s’est embourbé sur les pistes de Chiloé
il a goûté le sel de la tempête
dans la houle atlantique
et l’autre sel craché par la baleine
dans la pétole méditerranée
il a rendu visite à mes amis
en Italie à Boston à New York
au Brésil en Argentine
il a brinqueballé dans le coffre
de ma Deux-Chevaux bleue
la grande époque d’épiques équipées
mes odyssées de matins fragiles
sur les routes les chemins les plages
mais je cesse ici l’énumération
sinon où arrêter la litanie des souvenirs
qu’avec toi j’ai accumulés
mon bon vieux sac à dos
fidèle compagnon des aventures
confident silencieux des solitudes
et des joies fugitives

Le vent froid traîne sur la terrasse de marbre
où je me suis installé devant les maisons blanches
là-haut deux ânes bâtés descendent par les ruelles
menés par un moustachu indolent qui monte en amazone
à la façon dont on chevauche ici hors du temps
pendant que mes enfants jouent sous les bougainvillées
j’allume l’ordinateur portable
avec les écouteurs de mon lecteur mp3 dans les oreilles
qui distillent Suzanne de Leonard Cohen
à Hydra même où il écrivit la chanson immortelle
And you want to travel with her
And you want to travel blind
And you know she will trust you
For you touched her perfect body with your mind
l’après-midi nous marchons à travers l’île
aux fenêtres closes nous seuls étrangers
(la mer houleuse retient les Flying Dolphins au Pirée)
parmi les oliviers ou les figuiers de barbarie
dont je suce la chair au fruit rouge
en cette fin de décembre
trois jours avant que l’année ne s’efface
et ne replie les baleines de son parapluie
cette année de misère j’en ai vu la fin
je suis vivant jamais ne l’aurais cru
bientôt cette folie va se terminer
en même temps que l’année s’effondrera
et rejoindra pour toujours ses comparses entérinées
ensuite nous avons bu un verre
attablés à une terrasse sur le port
alors que le soleil pâle se faisait avaler
par la bouche grande ouverte de la colline
et que les nuages se frangeaient de mauve
au-dessus des enfants qui apprivoisaient
une clique de chats en mendicité de velours

De retour à l’appartement sous les pins
mon sac à dos attend sur la terrasse
il prend l’air histoire d’éliminer l’odeur tenace
héritage d’un précédent voyage
et d’un séjour de quelques mois dans la cave
mon bon vieux sac compagnon de vingt-cinq années
dans lequel je sauvais les trésors amassés
et retrouvais mon couteau suisse mes livres
mes carnets de notes le nécessaire et le superflu
selon que certains jours ceci était nécessaire
ou peut-être était-ce le contraire
mais voici bientôt mon quarante-troisième anniversaire
mes cheveux blonds cendrés en hiver
puis paille en été blanchissent aux tempes
stigmates de mes métamorphoses
comme des influences du temps
celui qui passe celui qu’il fait
dès lors je me demande
combien de voyages nous accomplirons encore
avant l’ultime parcours
celui du non-retour celui des en allés
mon bon vieux sac à dos je t’intronise enfin
je te sacre au pays des dieux innombrables
ce que pour le moins tu mérites
mais j’ai beau chercher je ne trouve
à te consacrer qu’un piteux poème
comme ce tas de toile dépareillé
auquel à force je me suis attaché
mon bon vieux sac à dos accepte je t’en prie
ce que je t’offre en gage de reconnaissance
et faisons en sorte
d’allonger la liste de nos périples
pour qu’au plus vite ce poème soit périmé
et qu’un second bien mieux senti
vienne en hommage dans quelques années
récompenser à leur juste mesure
ta loyauté ta résistance à l’usure
ainsi que la somme de tes patiences

Je prends la direction du Bar Pirate
où Leonard Cohen fumait des cigarettes
m’en vais griller quelques Camel
et siroter des lampées de vin blanc
ou vert selon l’angle que prend la lumière
à travers les parois de mon verre
a sip of wine and a cigarette
murmure Leonard de sa voix d’outre-tombe
sur l’album doux amer intitulé Dear Heather
(la Grèce deux mille sept deux mille huit
un paradis pour les fumeurs de mon espèce
et j’imagine pour les oncologues
mais au moins dans les cafés les restaurants
nous ne sommes pas pestiférés)
les cloches de l’église tintent
les enfants lisent dans leur chambre verte ou blanche
ça dépend de la lumière que le ciel délivre
entre les nuages rapides qui dérivent
Sandra fait la sieste sous deux couettes épaisses
demain si le vent – je pense Éole Zéphyr –
ralentit sa course sur la crête des vagues
qui hachent la mer Égée – je pense Icare et les légendes –
demain nous prendrons l’hydrofoil jusqu’au Pirée
à travers les îles Saroniques
longeant la péninsule d’Argolide
et le pis oriental du Péloponnèse
puis arrêt station Omonia dans Athènes
où nous passerons d’une année à la suivante
(j’abandonnerai dans la chambre mon jean usé
je volerai dans les échoppes
des paires de chaussettes des lunettes de soleil
encore deux ou trois bricoles dont un komboloï)
pour que les enfants puissent voir l’Acropole
(moi je penserai aux Péripatéticiens à Socrate
mais surtout à cette année enfin ensevelie
sous les pierres blanches et les colonnes doriques
m’inquiétant de ce que présage
l’année qui s’avance rictus figé sur les lèvres).

Le ciel croule sous des avalanches de bleu
seules la fraîcheur du vent
et la débile apogée du disque solaire
rappellent le nom de la saison
le port encastré entre les collines pierreuses
s’éloigne dans le sillage du bateau
les maisons blanches s’étrécissent
pour laisser place à l’indigo zébré de la mer
et aux vagues courtes qui rident la surface
elle est retrouvée – quoi ? l’éternité
c’est la mer mêlée avec le soleil
dans mon oreille gauche Neil Young
déploie Ordinary People une ville poussiéreuse
des rails de chemin de fer dans une banlieue triste
rien de commun avec ce que j’aperçois
derrière mes lunettes de soleil
deux fenêtres teintées ouvertes sur Éden
un endroit que j’ai sans cesse cherché
et dont je possède
dans les yeux inversés de ma mémoire
quelques fragments épars
pièces restantes d’un puzzle incomplet
au motif secret mystérieux dessin
je relève le col de mon blouson de cuir
dans mon oreille droite Célia chantonne
tandis que Sann décrit des mondes magiques
Sandra acquiesce en silence
non loin de là mon bon vieux sac à dos informe
repose contre la coque qui vibre coquille vide
stoïque et constant il tient sa place
quelle que soit la destination
de la plus exotique aux pays proches
et moi je sais que partout où j’irai
y compris lors du voyage sans retour
mon bon vieux sac à dos me suivra
compagnon tranquille de mes échappées belles.

from Art Farouche (Paris: Éditions de la différence, 2011).

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