French

Il a bu le lait de sa mère…

Il a bu le lait de sa mère,
Mangé la chair de sa femme,
Brûlé la cervelle de ses enfants ;
Mais il ne comprend pas sa solitude.
Sa maison boit la pluie,
Sa terre avale les pierres.
Il demeura le roi de l’histoire qu’il raconte
C’est le privilège des monstres d’ici-bas.

Une maison de pierre…

Une maison de pierre et des rideaux de lin colorés par la lumière et la poussière mêlées.
L’océan, jusqu’à l’horizon, regarde par la fenêtre.
Dans la maison, une femme encore vierge ; ses cheveux de cendre que taquine le vent de la haute mer dansent avec le soir.
Sur la table, son vieux trousseau bien plié attire son regard quand les oiseaux de nuit se mettent à chanter.

Et ne te retourne pas

Tu as pris le chemin du pays de nuit.
Le désert y est de gel
Et les étoiles s’ennuient.
Ouvre tes bras et creuse,
La poussière sera ton pain,
Tu t’abreuveras de nos larmes.
Vas, vas et ne te retourne pas.
Si tu entends hurler la pierre,
C’est qu’on y grave les lettres de ton nom.

Non, la Terre n’est pas ronde

Non, la Terre n’est pas ronde
Si la Terre était ronde
Cela se verrait
Cela se saurait
Si la Terre était ronde
Il n’y aurait pas, d’un côté,
Quelques-uns tout en haut,
Et les autres, la plupart des autres,
En bas,
Souvent même tout en bas...
Si la Terre était ronde
Aucun pays
Ne pourrait se dire
Le centre de la Terre
Car tous seraient au centre.
Et tous les hommes
Tout autour de la Terre,
Seraient logés à la même enseigne.
Mais ce n’est pas le cas
Et la Terre va de travers
Parce que la Terre n’est pas ronde.
En tout cas,
Pas encore.

Facile

C’est assez facile
changer la nuit en jour
(le soleil fait ça tous les matins).

C’est assez facile
changer la glace en eau
(quelques rayons suffisent).

C’est assez facile
faire naître des fleurs
au bout de nos vieilles branches
(un peu de printemps suffit).

C’est assez facile
changer ce monde inégal
et injuste
(il suffit pour cela d’assez peu:
s’unir).

Sur la liberté

Mon ami
ne sois pas
comme la feuille
qui danse dans le vent
ne sois pas
comme le sac
plastique
emporté par la bourrasque
qui s’envole et s’en va,
en hésitant,
au-devant de nous
dans la rue,
de-ci, de-là,
le sac transparent
qui monte et qui descend,
sans savoir pourquoi,
le sac libre et impuissant
qui va où va le vent
qui s’échappe
et n’y peut rien
et finit
dans les bras
nus et froids
d’un arbre accroché
à une branche
ou dans l’eau
glacée du caniveau…
Mon ami
ne sois pas la feuille
ni le sac
en plastique
libre
et ivre
et impuissant
mon ami
sois le vent
oui, sois plutôt
le vent…

Image de la femme occidentale

Belle, mince, éternellement jeune, active,
moderne, intelligente, sportive,
souriante, indépendante, excitante, désirante,
toujours libre, toujours disponible,
l’image de la femme occidentale est en tous points parfaite
aussi bien habillée que nue.
Mais une image, on ne peut pas la toucher,
l’émouvoir, lui donner du plaisir,
la faire souffrir, la décevoir,
ni même l’amuser.
L’image de la femme
on peut l’aimer, l’adorer même, si on veut,
mais pas s’en faire aimer.
L’image peut séduire mais pas être séduite
L’image peut simuler
elle peut aussi stimuler
mais elle ne peut pas jouir.
Les images n’ont pas de plaisir, pas de pudeur,
pas non plus d’audace véritable,
ni de courage.
Les images peuvent parler mais elles ne pensent pas.
Les images n’ont pas de problèmes,
pas de projets,
elles ne travaillent pas,
elles ne rêvent pas et ne se battent pas.
Les images sont toujours sages.
Mais moi qui vis dans le monde occidental
où dominent les images
je connais une femme
(une au moins)
qui n’est pas une image.

La prière du mécréant

1.
Il y en a qui prient Dieu,
Vichnou, Allah ou Jéhovah.
Et c’est bien leur droit.
(Même si depuis tout ce temps,
le monde n’a pas vraiment
l’air de s’en porter mieux).
Mais moi, ce soir, c’est toi,
mon semblable, mon frère,
que j’aimerais prier…

2.
Oui, je sais, croire en toi
n’est pas tous les jours facile.
Souvent tu te montres étroit,
idiot, égoïste, imbécile,
incapable de veiller à tes propres intérêts.
(Pour croire en toi,
mon semblable, mon frère
il faut avoir la foi !)

3.
Souvent tu fais comme Dieu,
Vichnou, Allah ou Jéhovah :
Tu te tais, tu ne réponds pas,
Tu es dur de la feuille,
obtus, indifférent
aux malheurs que toi-même
et les tiens endurez…
Mais c’est toi ce soir,
mon semblable, mon frère
que j’aimerais prier…

4.
Car tu es mieux que Dieu,
Vichnou, Allah ou Jéhovah
Oui tu es mieux, mon frère,
tu es plus fort et plus puissant.
Souvent, on te croit absent,
mais tu es partout, mon frère.
Tu es omniprésent…
On te croit ignorant,
mais tu sais tout mon frère.
Tu es omniscient…
On te croit impuissant, mais si tu te lèves, rien ne peut te résister
car tu es le nombre, mon frère,
le nombre, la force, la sagesse et l’intelligence.
Oui, tu es tout puissant, mon frère…

5.
C’est pourquoi,
mon semblable, mon frère,
c’est à toi ce soir que j’adresse ma prière :
Prends pitié de toi mon frère…
Oui, prends pitié de toi.
Ne te laisse pas faire.
N’en laisse pas quelques-uns
(qui sans toi ne seraient rien)
décider à ta place
et continuer sur ton dos à faire
leurs petites et leurs grandes affaires.
Occupe-toi toi-même, mon frère,
de tes propres affaires.
Occupe-toi un peu moins de Dieu
Occupe toi un peu plus de toi.
Et assure avec tes frères
ton Salut sur la Terre.

Les progrès de la guerre

Au temps de l’obscur Moyen Age
il arrivait parfois
qu’un roi
mourût sur le champ de bataille.
Plus tard, Napoléon
surveillait le mouvement de ses troupes
du haut d’une colline...
Aujourd’hui les généraux
suivent de leurs bureaux
la trajectoire télécommandée de leurs missiles
qui vont – très loin de là – frapper des villes
et des civils.
Pour éviter les dangers de la guerre
mieux vaut de nos jours
se faire
militaire de carrière).

Petit soldat chez les Afghans

Le petit soldat
est parti à la guerre humanitaire
pour libérer les gentils Afghans
avec, dans son barda,
une boîte à pharmacie de bons sentiments,
un rouleau de sparadrap démocratique,
des Droits de l’Homme en comprimés,
et un sirop pour la libération des femmes
plus quelques bombes et quelques munitions.
Mais voilà
qu’il faut envoyer encore plus de petits soldats,
toujours plus de petits soldats,
car les vilains Afghans ne comprennent pas
tout le bien qu’on leur veut avec notre guerre humanitaire.
Les vilains petits Afghans ne veulent pas qu’on les libère.